Mes peintures sont des itinéraires de randonnée: on peut y déambuler et, de temps à autre, avoir l'impression de reconnaître l'endroit où l'on se trouve rendu. Mais l'endroit peut vous renvoyer ailleurs, repères perdus, livré à votre intuition. De nouveau vous reconnaissez le point atteint, sans bien savoir comment vous y êtes parvenu... vous avez bien dû suivre un sentier balisé.

Lorsque j'attaque une toile neuve, blanche et pure au matin, il m'arrive de me demander pourquoi je veux troubler tout ça... Et je suis devant un miroir vide, qui va changer quand s'inscriront les premières marques, prendre une direction, me faire signe, m'appeler. Démarrer, voilà la décision qui compte, se lancer même dans l'inconnu. Alors des liaisons s'établissent entre des éléments disparates, un dialogue s'instaure. On prend conscience d'une direction qui se révèle, mais il se passe plein de choses tout au long du chemin.

Importance des contrastes: par exemple l'organique face au géométrique. Les formes organiques, issues de la mémoire, s'expriment dans l'énergie vitale du geste qui s'oppose aux limites géométriques du rectangle. Et aussi l'emploi émotionnel de la couleur : elle vous aspire, quand elle ne vous tombe pas dessus. Face à ce "mur" que j'affronte, ma préoccupation est d'y appliquer la peinture en le respectant tout en y ouvrant des brèches. Mon désir serait de sculpter le tableau, creuser des cavernes dans ce mur, desquelles émergerait alors une forme de vie.

John Tierney